C’est à l’automne 1994 que la musique de Portishead a débarqué, sur la pointe des pieds, sans crier gare, avec "Dummy". Geoff Barrow, le génial artisan de ce duo à géométrie variable, qui avait officié comme percolateur humain chez Massive Attack, nous faisait alors découvrir une musique qui ne ressemblait à rien de connu, mais qui sonnait comme étrangement familière : il pouvait s’agir de BO destructurées, mixées dans d’improbables gloubiboulgas soniques, ou de blues primitifs fracassés, comme passés à la tronçonneuse et portés par une voix plaintive mais prodigieusement attachante, celle de Beth Gibbons.
C’est un peu plus tard que l’on apprit que Geoff Barrow poussait le vice jusqu’à graver des vinyles de ses propres samples, afin de créer un son tellurique et entêtant, terriblement humain et distant à la fois.
Lorsque leur second effort "Portishead" parut en 1997, ce fut une bonne nouvelle : non, Portishead n’était pas un groupe éphémère, dont l’inspiration aurait été épuisée dès le premier album. La bande de Bristol dévoilait alors une facette plus soul, plus rugueuse, et plus sombre aussi. Mais ce disque totalement maîtrisé avait un côté un peu antipathique, qui ne donnait pas envie d’y revenir tous les jours. Et puis, avouons-le, il lui manquait un véritable sommet, un "Sour Times" ou un "Glory Box" qui avaient fait de "Dummy" un classique instantané.
Il a donc fallu attendre 2008 pour voir apparaître un nouvel opus, simplement intitulé "Third". Référence à Soft Machine ou non, tout laissait craindre que Portishead, après 11 ans d’inactivité et la fin de la vogue trip-hop, n’aient rien d’intéressant à proposer. Il n’en est rien : ici, c’est bien à une véritable aventure sonore que l’on assiste, pleine de virages bruitistes, d’escalades soniques, de chant au bord de l’abîme. La guitare d’Adrian Utley (entendue notamment sur le "Fantaisie Militaire" de Bashung) est plus inventive que jamais, ne serait-ce que sur le fabuleux morceau d’ouverture "Silence". Nouveauté chez Portishead, un court intermède folk, "Deep Water" se trouve placé en milieu d’album, probablement pour mieux le laisser respirer, surtout avant l’incroyable "Machine Gun", où l’on croit apercevoir l’ombre du génial Scott Walker de "Tilt". Une vraie bande son de troisième millénaire, à la fois désespérée et remplie d’une incroyable énergie, faite pour durer.